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Le Figaro, 17 septembre 2005.
Zarqa (Jordanie) : de notre envoy�e sp�ciale Delphine Minoui
En face de cette petite maison v�tuste � deux �tages, coinc�e dans une rue poussi�reuse, des gamins jouent au ballon. Rien ne laisse sugg�rer qu’un cerveau du terrorisme ait pu grandir ici. Comme de nombreux jeunes au ch�mage de Zarqa, ville pauvre situ�e � 25 kilom�tres de la capitale jordanienne, Abou Moussab al-Zarqaoui � de son vrai nom Fadel Nazzal al-Khaleyleh � aurait pu devenir criminel, trafiquant de voitures ou dealer de drogue. De lui, les habitants du quartier ne savent pas grand-chose. �C’est quelqu’un que je ne connais pas, ni de pr�s ni de loin. Je n’ai aucun commentaire � faire sur lui�, confie un �picier qui se fait appeler Abu Ashraf.
Depuis plus de deux ans, pourtant, le nom de ce Jordanien de confession sunnite est associ� aux plus gros attentats qui ont secou� l’Irak. Fich� par les services de renseignements d’Amman, traqu� par les Am�ricains, Abou Moussab al-Zarqaoui est connu pour �tre le chef d’al-Qaida en Irak. A en croire un enregistrement sonore diffus� mercredi sur Internet, il vient m�me de revendiquer, en personne, les actions sanglantes du m�me jour, qui co�t�rent la vie � environ 150 personnes. Il y proclame ouvertement une �guerre totale� contre les chiites et pr�sente les derni�res attaques comme une r�plique � l’op�ration de Tal Afar, qu’il consid�re comme une �guerre de nettoyage ethnique� men�e contre la minorit� sunnite par le premier ministre chiite, Ibrahim al-Jaafari. Il y menace �galement, d’une mani�re g�n�rale, tous les Irakiens, notables, policiers, soldats, qui collaborent avec les �crois�s et les apostats�.
A Khosravi, un des postes fronti�res avec l’Iran � o� on a dit un moment qu’il se cachait � la photo de Zarqaoui, barbe fine et yeux noirs, frapp�e du mot �Wanted� a �t� coll�e en plein milieu d’une porte vitr�e. A Washington, sa t�te a �t� mise � prix 25 millions de dollars. Mais aujourd’hui, personne ne sait vraiment o� il se trouve. Son nom alimente une multitude de rumeurs. Les plus sceptiques disent que le personnage est invent� de toutes pi�ces par les Am�ricains pour justifier leur guerre en Irak. Certains le disent mort. D’autres racontent qu’il a perdu une jambe dans les combats.
Invisible, l’homme n’a, en tout cas, jamais autant b�n�fici� d’une telle aura. �Il y a trois ans, personne ne le prenait au s�rieux. Mais aujourd’hui, il est un h�ros pour tous ceux qui vivent l’occupation am�ricaine comme une atteinte � la dignit� du peuple arabo-musulman en g�n�ral�, analyse le journaliste jordanien Abdullah Abou Rumman.
R�dacteur en chef du quotidien Al Mera’ah (Le Miroir), cet �crivain la�c, emprisonn� pour un article en 1996, a eu l’occasion de fr�quenter Zarqaoui derri�re les barreaux de la prison de Souaga, au sud d’Amman. �Je me souviens d’un jeune homme tr�s religieux. Il avait une vingtaine d’ann�es. Il consid�rait les gens qui ne faisaient pas la pri�re, comme moi, comme des infid�les. Dans sa cellule, il s’appliquait � m�moriser le Coran par coeur. Quand il parlait, c’�tait en vieil arabe. Il utilisait des mots de l’�ge du proph�te. En public, il �tait souvent tr�s silencieux. Il souriait rarement. Il impressionnait beaucoup. Il �tait tr�s charismatique. Il portait une barbe et une tenue traditionnelle afghane (une longue tunique et un pantalon bouffant)�, confie Abdullah Abou Rumman.
A l’�poque, dit-il, Zarqaoui avait d�j� effectu� son premier s�jour en Afghanistan. N� dans une famille modeste et religieuse de Zarqa, originaire de la tribu des Bani Hassan, il fr�quenta, tr�s jeune, la mosqu�e Abdoullah Ben Abbas. �C’�tait l’�poque de la guerre contre les Russes en Afghanistan. Les imams de la pri�re du vendredi appelaient les jeunes au Djihad. Ils leur promettaient toutes sortes de miracles, comme celui de pouvoir faire tomber un avion avec une pierre. Apr�s la mort, ils leur garantissaient les plus belles femmes au paradis. Leurs discours ont enflamm� de nombreux jeunes, issus de milieux religieux et d�favoris�s, qui, comme Zarqaoui, sont partis en Afghanistan�, raconte le journaliste jordanien.
De retour d’Afghanistan, Zarqaoui est arr�t�, au milieu des ann�es 90 alors qu’il pr�parait un attentat sur le sol jordanien. Emprisonn� aux c�t�s de son leader spirituel de l’�poque, le djihadiste salafiste Abou Mohammad al-Maqdissi, le jeune islamiste reprend vite du poil de la b�te et s’affirme comme un v�ritable meneur. �Maqdissi �vitait la confrontation. Zarqaoui, lui, argumentait toujours avec les gardes de la prison. Il �tait dur et savait se faire respecter. Parfois, il se contentait de donner des ordres avec un simple regard. Pour des jeunes sans rep�res, il �tait tr�s impressionnant�, raconte Abdullah Abou Rumman.
Amnisti� en 1999, Zarqaoui quitte � nouveau la Jordanie pour l’Afghanistan. On raconte qu’il se serait battu aux c�t�s d’al-Qaida contre les forces am�ricaines lors de leur intervention dans ce pays, en 2001. En f�vrier 2003, le secr�taire d’�tat am�ricain l’accuse d’�tre le cha�non entre al-Qaida et Saddam Hussein, mais sans v�ritable preuve. En revanche, la guerre lanc�e le mois suivant par les Am�ricains en Irak lui vaut une irr�sistible ascension dans la hi�rarchie de l’organisation terroriste. Apr�s avoir revendiqu� plusieurs enl�vements et attentats, son groupe, Tawhid Wa Djihad (Unit� et Guerre sainte) est rebaptis� Organisation d’al-Qaida en M�sopotamie. Zarqaoui en devient l’��mir�.
Personne, aujourd’hui, n’est en mesure d’estimer le nombre d’attaques vraiment organis�es par le terroriste le plus recherch� d’Irak. Reste que sa cause semble avoir inspir� de nouveaux combattants. Comme ce jeune Jordanien qui partit, il y a quelques mois, se faire exploser dans la ville chiite de Hilla. �Ce jeune n’�tait pas religieux � la base. Mais pour de nombreux jeunes d’origine arabe, l’occupation am�ricaine de l’Irak est v�cue comme une humiliation qui m�rite revanche�, note l’intellectuel Ibrahim Gharaibeh. �Au d�part, l’id�ologie de Zarqaoui �tait isol�e. Mais avec la guerre en Irak, les Am�ricains l’ont rendu plus important qu’il n’�tait. Ils sont tellement na�fs qu’ils en ont fait un combattant h�ro�que aux yeux de nombreux musulmans � force de le citer dans tous leurs discours. Aujourd’hui, d’autres groupuscules de la gu�rilla, y compris les anciens baasistes, se servent �galement de son nom comme d’une couverture id�ale pour mener leurs actes dans l’anonymat le plus complet�, remarque Abdullah Abou Rumman.
A Zarqa, c’est � coup de pierres et de crachats que les enfants de la famille de Zarqaoui re�oivent les visiteurs �trangers qui viennent s’enqu�rir de son devenir. Saleh al-Hami, son beau-fr�re, k�fieh rouge sur la t�te et djellaba blanche, refuse de commenter les derni�res d�clarations d’Abou Moussab. En revanche, il est plus bavard quand il s’agit d’�voquer �l’ennemi am�ricain�. �Tant que les occupants ne se retireront pas d’Irak, les actes de la r�sistance seront justifi�s�, l�che-t-il, dans un �lan de rage.
A douze ans, Moussa Mohammad, un jeune voisin, n’a pas peur d’afficher son admiration pour Zarqaoui. �Il est fort et il m’impressionne. C’est bien qu’il aille tuer les Am�ricains, car ce sont des juifs. Mon p�re dit toujours que Dieu le b�nisse�, dit-il. �Regardez tous ces enfants qui sont pr�ts � aller se battre.� �Moi m�me je pr�pare mes trois fils au djihad pour aller affronter les Am�ricains en Irak et en Afghanistan�, insiste Saleh al-Hami, devant une pagaille de bambins, venus l’encercler. �Vous savez, ajoute-t-il, il y a des milliers de Zarqaoui en Irak. Chaque famille touch�e dans son honneur par les forces d’occupation va faire la m�me chose que lui.�
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